Vendredi 19 décembre 2008 5 19 /12 /Déc /2008 01:05

2  Les Putti

 

 


Deux ou trois siècles de peinture se sont épris des Putti, bambins joufflus à croquer, jouant et faisant des mines, au delà de toute mesure. Il faudrait y ajouter la poésie alexandrine et latine de l’antiquité, et les oeuvres d’art antiques qui s’en inspiraient, dont la sculpture nous a conservé des exemples. Entre l’antiquité et la renaissance il y a eu, il y aura encore au XVII°, les angelots des scènes religieuses, qui sont frères des amours aux petites ailes.

Ces bambins m’agacent, semblent toujours superflus. Ce n’est pas faute de vouer à la petite enfance une affection, une émotion, une présence éperdues parfois ! Mais les bambins de l’art occidental me semblent justement manquer de ce qui fascine chez les enfants : cette formidable indépendance  -que les adultes ne cessent de vouloir réduire. Les Putti ne vivent pas « pour soi ». Ils sont entre les pattes des adultes, ils les singent, ils parasitent leur activité. Leurs mines et leurs poses n’atteignent que par accident, dirait-on, au charme des vrais petits enfants, comme le pas d’une danseuse classique ne rencontre que par surprise la mesure de l’orchestre  - et l’on fait ha !.. Car leurs mines et leurs poses sont prédéfinies par l’essence ludique qu’on leur a assignée. Ils sont les Amours, les Ris, les Jeux, et doivent le prouver sans cesse, ils n’ont rien d’autre à faire. La gamme de cette joyeuseté ou futilité est nécessairement assez courte. Ou bien ils miment les protagonistes adultes, et du coup ne nous intéressent pas plus qu’un enfant libre qui se mettrait soudain à faire le singe savant.

Certains peintres ont poussé si loin cette désappropriation de l’enfance, qu’ils n’ont fait des scènes de foules avec seulement des bambins : combat de petits amours, enterrement d’Eros par des petits endeuillés cul nu...

Ma foi l’enfance n’avait pas encore été inventée. Il nous faut faire abstraction de notre goût pour elle, et regarder le fait pictural sans émoi. L’omniprésence des putti, mêlés indiscrètement aux coïts des dieux, complices de leurs beuveries, courant dans leurs triomphes en levant la jambe comme les Grâces et les Nymphes et les Bacchantes, ce ces putti dont chacun est implicitement destiné à être, un jour ou l’autre, le Petit Enfant Amour; tout cet anacréontisme généralisé dont nous ne savons que faire, on peut les justifier en peinture par deux ordres de considération.

 1. C’est bien vrai que les mômes sont tout le temps entre les pattes des grandes personnes. C’est vrai aussi qu’il est bien agréable de les peindre. Les artistes, dès lors qu’ils furent sortis de la maladresse ancienne, quand ils surent tout peindre, ne se sont pas privés de ces objets après tout aussi délectables que les beaux tissus, les fleurs, les femmes nues... Etait venu un moment où le petit Jésus, le petit Saint Jean, ça ne suffisait plus.

Certes, ils ne vont pas jusqu’à observer les gestes et les us et tout ce qui singulariserait l’espèce enfantine. Au moins peignaient-ils leurs corps, et de mieux en mieux.

 

2. La présence et l’activité des putti dans les scènes d’adultes ne sont guère réalistes. Lesdits putti tiennent donc une fonction que l’on appellera globalement symbolique. A en juger par leur nombre, celle-ci doit être de première importance. Quelle est-elle ? Les enfants sont-ils là pour innocenter les jeux adultes ? pour naturaliser la geste des dieux ?..

 

Quelques tableaux de Poussin

 

Examinons l’Enfance de Bacchus, que Nicolas peignit vers 1624, et qui est au Louvre. Au centre, un putto qui est Bacchus enfant. C’est à dire l’Enfant Divin par excellence avant que ne parût Jésus. Il apprend à boire, aux mains diligentes du Satyre et de Silène, et sous la houlette d’une déesse qui préside, assise, le sein nu, avec autant de sérieux que s’il s’agissait d’un baptême.

Près de lui, au premier plan, Vénus dort, mise à nu par l’excès de chaleur interne, ou par l’apaisement orgastique. Car Vénus va de pair avec Bacchus, l’amour avec le vin, selon l’adage connu aux temps de culture antique : sine Bacco friget Venus, sans Bacchus Vénus est froide  -et par voie de conséquence : cum Bacco calet Venus.

Or un putto blond (à la différence du petit Bacchus, qui est brun) couronné de fleurs, peut-être une fillette, un bébé-ménade, redouble par son sommeil le sommeil de Vénus. Mais il le fait dans le geste enfantin de reposer sa joue sur le ventre de la femme adulte, comme s’il s’agissait d’une mère. Pourtant celle-ci dort renversée, étalée, les cuisses relevées, affirmant en premier plan le droit à l’impudicité.

Au bord gauche du tableau, deux putti debout  -l’un semble une fillette-  s’embrassent joue contre joue, comme un couple qui danse avec abandon le slow. Celui des deux qui semble un garçon a la chemise troussée, il est prêt à l’emploi.

 

 

On peut étudier de la même façon la grande Bacchanale (à la joueuse de guitare) de 1628, également au Louvre. Il y a un enfant qui joue à se mettre un masque pour effrayer une fillette, ou la séduire... Ces enfants sont associés à une scène adulte qui est groupée au centre dans une splendeur ascensionnelle, culminant dans la joie du Bacchus bleu qui verse et qui danse. Une véritable profession de foi dionysiaque  - qu’il serait intéressant d’opposer à la profession de foi apollinienne, orphique, d’Eurydice piquée par un serpent. Il y a du reste deuyx personnages qui offrent une ressemblance avec les auditeurs d’Orphée dans ce dernier tableau.

 

 

Le Triomphe de Flore (1628, Louvre), pour quinze adultes escortant la déesse Flore, met dix putti ailés, des amours donc. Le tableau n’offre que des figures d’une exceptionnelle beauté, il nous faut regarder ces enfants de plus près.

Les deux qui tirent le char fleuri sont plus âgés, sept ou huit ans. Très beaux. L’âge où le corps de l’enfant s’est dénoué. Tous en pleine activité, participant totalement à la fête, ils ne sont pas parasites, mais associés. Les adultes, du reste, ne se croient pas tous obligés de lever la jambe en cadence. Au premier plan, sublime, il y a une jeune femme en rouge, agenouillée, qui cueille des petites fleurs dans l’herbe, et un couple d’amants au repos qui n’a pas la force de se lever et regarde le défilé, et l’honore.

 

 

Dans une  Bacchanale de Titien, peintre dont l'érotisme a fortement influencé Poussin dans sa jeunesse,  un enfant retroussant sa chemise pisse, face à nous, bien en vue. C’est la contagion de la sexualité ambiante qui agit, bien sûr. Si le peintre l’exhibe dans cette activité, ce n’est pas au nom de la réalité,seulement, parce que les adultes tolèrent ces choses-là des tout-petits. Il ne se gêne pas davantage pour nous présenter une femme comblée, des couples en chaleur, l’ivrognerie et l’ivresse.

 

 

Bref, l’enfant n’est pas là pour faire descendre l’immoralité d’un cran. Par son innocence naturelle. Ces prétendus innocents sont au contraire annexés au monde des plaisirs et des pulsions que, d’habitude, les adultes se réservent jalousement, et que nos législateurs ordonnent encore de cacher aux regards enfantins. A leurs yeux, Poussin ne serait pas seulement porno, mais détourneur de mineurs...

Et certes, cela a bien quelque chose à voir avec l’ancienne façon (avant l’invention de l’enfance), qui réduisait volontiers l’enfant à être un adulte en miniature.

Et certes cette complicité des enfants, leur complaisance, nie l’idée (moderne) d’innocence enfantine. Ou s’ils sont innocents, leur complicité ôte le péché des actes adultes... Que veut dire innocent ? N’est-ce pas simplement que l’enfant n’ayant pas le sexe en état de fonctionnement, tout ce qu’il fait avec est ludique, candide, et que ne pouvant connaître la sexualité il ne pense pas à mal  -et les grands de s’attendrir d’une voix rauque sur leur vert paradis d’amours enfantines... Ces idées-là, pour répandues qu’elles soient encore de nos jours, sont un mélange de culpabilité dite judéo-chrétienne et d’ignorance disons préfreudienne au sujet de la sexualité enfantine.

 

 

Ce que je vois dans les fêtes païennes de Poussin, c’est que les enfants y accomplissent non pas la déculpabilisation, mais la naturalisation du désir, du vin, de la danse, de la volupté, du sommeil, de toutes les joies du corps  -et chez d’autres, de la mort même. 

 

Est-ce que la flèche d’amour perd de son importance, de son tragique, quand elle est maniée comme un jouet par un bambin ? L’enfant aussi est cruel. Il l’est peut-être naturellement.

En tous cas, comme l’écrivait Montaigne, « les jeux des enfants ne sont pas jeux, mais leurs plus sérieuses occupations ».

 

 

Nous voilà peu à peu parvenus, bien loin de la première impression de « mômeries », à une sorte de justification de la présence enfantine parmi les faits et gestes des adultes, des dieux. Les enfants, pourquoi les exclure de ce qui est important ?

A notre monde, ses langueurs, ses soubresauts, sa beauté, ils apportent la complétude. Non pas par la grâce de leur grâce, par leur petitesse exquise et le modèle réduit. Ils rappellent que l’être humain total, c’est l’Homme-Femme-Enfant   -voir à ce sujet Groddeck.

L’enfance convoquée soit aux Mystères du christianisme, soit aux fêtes de la Vie, à ses mystères festifs, porte ceux-ci et ceux-là à complétude.

 

 

 

Peut-être faut-il pourtant, après tout, faire la part de la crétinisation ?  c’est à dire de cette façon qu’ont les peintres d’emprunter tel quel un vieux lieu-commun de la poséie. L’iconographie, comme le char du soleil et autres balivernes, peut être utilisée crétine. Tel ce Nil redondant sous forme de statue de Fleuve, près du vrai Nil où flotte l’enfant Moïse... Or le tableau est d’une beauté si sublime, que nous ne pouvons en rester là.

Quand j’ai eu assez longtemps oublié et retrouvé Poussin, arpenté les salles du Grand Palais et du Louvre etc., j’ai su que les choses se passent dans le sens inverse. Tout devient, sous la main souveraine de cet immense peintre, tout devient sublime, ou s’inscrit dans la nécessité du sublime. Tout, même ce qui est voué à rester crétin. Aussi l’aurige deu char solaire, avec cette capote dorée au-dessus du char qui est un zodiaque acheté au bazar, l’aurige de citation obligée, ce conducteur-soeil qui fait que le jour recommence... regardons-le bien : il a le geste démiurgique du Christ Juge que Michel-Ange planta au mur de la Sixtine.

Et montrer ce Nil-dieu (à barbe, à cruche, pour que tous les potaches qui ont appris le latin et le grac sachent que c’est un Fleuve), (et du reste comme redoublé, par surcroît, en un sphinx de pierre, de sorte que le rébus barbe-cruche + sphinx donne : fleuve d’Egypte), montrer ce Nil-dieu à côté de ce que nous prenons tous pour le vrai fleuve, qu’est-ce, sinon convoquer, à cet épisode qui fit basculer l’Histoire en sauvant le futur fondateur de la religion, autre chose qu’un cours d’eau noyeur et porteur. C’est dire que le Nil, d’avoir reçu et et sauvé ce bébé dans son « moïse », est devenu un partenaire de l’Histoire Sainte   -ce que n’est pas, tout de même, le lac derrière Eurydice.

Il faut lire les Métamorphoses d’Ovide pour trouver ces fleuves qui sont en même temps des pères comme Inachos, des amants furieux comme Achéloos... Rejoindre d’intention, à travers la figurine conventionnelle, qui devient un rappel emblématique du Tout est plein d’âme, un panthéisme que nous n’avons que trop perdu. Heureusement il y eut Victor Hugo, et notre Giono plus encore. Des courants d’eau aux muscles du paysan, des bras veineux aux branches, du muscle et de la branche au sexe turgescent, grande unité, continuité des puissances naturelles. Et le cerf lâché dans les bois (per nemora et saltus), la graîne de blé ou de narcisse jetée sans compter, la chair du lièvre rôti qui nourrit le désir, le vin qui fait tambouriner les coeurs, la famme dont le corsage éclate dans l’impudeur revendiquée, la femme qui va passer l’angoisse de sa chair affolée en cinglant à mort sa jument. Comme le premier Poussin, Giono n’a pas besoin de mettre Jésus devant Que ma joie demeure.



[1]  voir les Saints Innocents de Guido Reni, 1610, Pinacothèque de Bologne. Tout en bas, sous les mères convulsives ou éplorées, il y a deux petits cadavres potelés. Ils ont roulé l’un contre l’autre et dorment abandonnés  (n’était ce sang !) Tout en haut, deux autres, leurs semblables, au Ciel, devenus angelots, commencent la distribution des Palmes aux petits martyrs. Ils en tiennent de grosses gerbes, pour ne pas manquer. « Deux petits cadavres gris qui jouissent déjà, hissés sur les flocons de deux petits anges, de la paix du ciel, de l’indifférence, de l’oubli de la vie... » écrit C.Garboli (L’Opera completa de  G.R., 1971).

Par bernard.blanc69@orange.fr - Publié dans : Deuxième page
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Vendredi 19 décembre 2008 5 19 /12 /Déc /2008 00:59

Paysages habités

 

 

La promenade me conduit dans un fond d'herbes sauvages et hautes, où la marche est malaisée. Le vallon est sans issue, c'est un cul de sac à la limite de la forêt. Lieu qui n'est pas de passage, fait pour y aller, errer, s'en retourner. Il n'y a aucune habitation en vue, pas même une cabane. Lieu où l'on n'a pas l'idée de mettre des gens...

La peinture classique a longtemps réservé au paysage une place d'aperçu, la veduta qui est installée, nette et minutieuse, d'une autre matière et sans proportion ni transition avec le premier plan, c'est à dire les personnages, la scène : ainsi la Vierge aux Rochers. A l'origine, une fenêtre, par où l'on s'envole vers l'existence du monde, mais du seul vol de l'esprit. Lorsque la peinture du paysage prendra son autonomie, on traitera séparément deux sortes de sujets : soit la figure ou la scène humaine, soit la nature, se suffisant.

Au XVII° siècle, on fera le "paysage avec". Claude : coucher de soleil sur un port -fantastique, le port, où se dressent des palais de rêve, l'Idée d'architectures antiques, non pas ruinées mais vertes, aux pierres vivantes ; et sur les marches qui descendent dans l'eau calme du port, des personnages merveilleusement vêtus, aux poses d'une grâce introuvable, qui perpètrent on ne sait quel embarquement . Le titre désigne les acteurs de cette scène silencieuse, entourée de toute une charge électrique de silence et de feu . C'est Briséis se faisant remettre sa fille par Achille... Rubens : un grand tumulte de rochers où pendent des arbres, beaucoup sont secs et brisés par quelque avalanche. Les eaux excessives des cascades tombent drues, sur plusieurs étages, depuis une antique forteresse calcinée qui se perd dans le ciel  -tombent jusqu'au fond à peine visible d'un ravin, projetant des nuages d'embruns, dont le pouvoir diffuseur engendre deux arcs en ciel. Sur la plate-forme qui surplombe ce ravin, une femme nue, assise sur son manteau rouge, tend un hanap d'or à un aigle aussi grand qu'elle, et l'aigle, suspendu en vol stationnaire, dans l'effort de toute son envergure, boit à la coupe. Le titre nous renvoie à un épisode mythologique peu familier : il s'agit de "Paysage avec Hébé et Jupiter"... Il faudra considérer toute la série des "paysages avec" de Nicolas, pour comprendre les rapports qu'il semble établir entre ce paysage complexe, étage, multiple et unifié, et la scène non moins riche et fine de son "Eurydice piquée par un serpent". 

Ce qui vient à l'esprit, lorsque se promenant dans un vallon sauvage on pense à ces oeuvres si apprêtées et magiques, c'est que le "paysage avec" n'a rien d'évident. On comprend que ses praticiens furent rares, et que la nécessité du paysage demande à être définie. 

Les peintres qui représentent de grandes actions avec beaucoup de monde mettent ce qu'il faut de décor naturel pour qu'on soit dans l'histoire, et non pas dans ce non-lieu qui caractérise la scène mythologique. Les étendues de campagne et les villes en perspective aérienne ne sont vraiment requises que pour la scène de Bataile ; or celle-ci relève d'abord de la chronique, accidentellement de l'art. Elle ne vise pas au général (si ce n'est celui, sur un cheval cabré, qui lorgnant de son haut la bataille, s'assure qu'elle s'accomplit en bon ordre, et par là ôte à son horreur d'hécatombe, lui confère une grandeur logique). Ni au général ni à l'intemporel, qui sont la dimension cachée de toute représentation proprement artistique.

Le plus souvent, le paysage est tenu en recul dans un rôle d'accompagnateur, d'acolyte. De l'époque où il n'était que veduta, il a gardé cette fonction d'évoquer, de façon plus ou moins discrète (séparée, distincte) le reste du monde. Simultanément à la scène du premier plan, un allusion au monde où il ne se passe rien. Où s'il s'y passe des choses, elles n'ont rien à voir avec l'action héroïque, il n'est pas requis de les représenter. Loin derrière l'Hébé de Rubens, sur une crête lisse qui sépare le ravin tumultueux d'une campagne horizontale bocagère, on voit en silhouettes quelques mulets et deux muletiers qui gravissent la pente. Ils sont si loin et si peu distincts qu'ils indiquent, autant que la ligne de crête qui les porte, la radicale séparation entre la campagne cultivée, lieu des hommes, du long temps humain, et l'assemblage de rocs, d'eaux et d'arbustes, chimère d'éléments terrestres recrutés en surnombre, condensé d'une certaine Idée de lieu, de forces, de matières, lieu proprement mythique, convenant à une tarasque toute spirale, un aigle divin, une femme nue aux tresses blondes, à la chair somptueuse, au déséquilibre plein de grâce et de puissance  -tous acteurs d'une scène inconnue, dont le senss se révélera difficilement, dont il faudra se demander quelle révélation son texte a fait surgir dans l'esprit d'un homme à dentelles et grand chapeau, infatigable fournisseur du décor et de la célébration des grands de ce monde, cosmopolite, ambassadeur, collectionneur, magnifique incarnation de l'homme du monde à l'époque de Louis XIII...

L'homme du monde, le civilisé, a beaucoup de peine à considérer qu'il se passe énormément de choses, et de drames même, dans la nature, c'est à dire la Terre sans les hommes, atmosphère et biosphère. D'ù cette séparation d'une nature quasiment au repos, avec tout au plus quelques vaches et vachers qui ne brillent pas d'activité, et de figures ou scènes humaines, qui jusque dans l'immobilité sont chargées de vie, de drame. 

Des Patineurs de Breughel aux naufragés de Joseph Vernet, la nature n'apparaît dans ses événements que parce que l'homme y est convoqué, que ce soit au jeu ou au malheur. Aux moissons aussi. Nature figurée en ses saisons et météorologies pour justifier, pour produier même, le geste humain. Ce geste, le plus souvent, est effort.

Hormis ces cas, elle est là à titre d'Immuable. Au fil des mêmes siècles, les poètes la célèbrent telle. 

     Rochers, bien que soyez âgés

     De dix mille ans, vous ne changez

     Jamais ni d'état ni de forme...

Ainsi les invoquait Ronsard. Trois cents ans plus tard, Lamartine leur dit, et non seulement aux rochers, mais aux lacs, grottes, forêts profondes qui chantèrent dans nos livres d'écoliers :

     Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir.

Tout cela avant Victor Hugo, bien sûr.

Nature muette immuable, convoquée là comme écho, réponse, amplification de cette éternité que le peintre tente d'indiquer dans les figures humaines, puisque son rôle est de les libérer de l'instant. Le paradigme de cette paix sensuelle, sorte d'éternité suintant de la peau, du demi-sourire, et redite, en arrière-plan, par une nature qui s'est prise dans sa beauté, c'est la Vierge de Léonard.

Il faudra attendre, à la fin du XVIII) siècle, les grands paysages et les ports de Joseph Vernet qui sont au Musée Calvet d'Avignon, pour que le paysage peint, dans tous ses états, somptueux, multiple, agencé, assume toutes les fonctions . Se chargeant de la puissance et de l'harmonie (son éternité), de la météorologie et des heures (sa vie), il ne sert pas de cadre à l'humanité, il est noué dans des noces anciennes aux actions humaines. Toutes, depuis le repos du portefaix et de la belle voyageuse, jusqu'à la production, la construction, les activités marchandes, l'effort de gréer la caravelle ou celui de tirer une vache vers l'abattoir. Nature qui porte comme d'autres fruits des tours et des coques, le foret et la vergue, portes et ports, viaducs clochers chemins de ronde, usines entrepôts et palans, scies de long avec les scieurs de long, ballots, bornes, planches à laver avec les lavandières, qui lèvent le drap lourd d'eau à contre soleil couchant... Le travail humain par tout cela s'articule, dans le milieu naturel, avec la nature. Il y a tout chez Vernet, sauf la Fable.

Alors Nicolas nous montre son élévation hors de pair, lui qui dans un paysage aussi simultanéiste que ceux de son disciple Vernet, fait d'eau calme, de prés, de cimes neigeuses, un paysage avec chateau-fort pont et masures, a su inscrire avec une égale nécessité la canne à pêche et le château Saint Ange, la fumée de l'incendie et le nuage , les hâleurs et les pêcheurs de son temps, de tous les temps humains, et Eurydice et son époux musicien : soit la Terre humaine, à nos yeux douce et familière, d'usage, fréquentée de nos actions quotidiennes et des jeux divins de la lumière, quotidienne lumière, soleil que Dieu fait lever sur tous, les bons comme les méchants... la Terre et les dieux incarnés. Le réel et la fable, indissociables, mariés, vivant en harmonie. Figurés pour notre contemplation dans une mystérieuse harmonie.

 

Par bernard.blanc69@orange.fr
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Vendredi 19 décembre 2008 5 19 /12 /Déc /2008 00:05

Je ne prétends pas à autre chose qu'à faire partager mes passions, mes pensées, les images qui me sont chères.

Vous trouverez donc peu à peu des articles et des photos, notamment des tableaux que j'ai aimés et étudiés, au profit de différents livres.

Ma vieille passion pour la musique, je ne peux mieux l'illustrer que par cette photo prise lors de mon anniversaire soixante-quinzième ! Trois de mes enfants avaient à mon insu constitué une petite chorale et ils ont chanté devant moi et tous les invités.

 

Louons les !



 

 

                                           

       

Par bernard.blanc69@orange.fr - Publié dans : Première page
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