2 Les Putti
Deux ou trois siècles de peinture se sont épris des Putti, bambins joufflus à croquer, jouant et faisant des mines, au delà de toute mesure. Il faudrait y ajouter la poésie alexandrine et latine
de l’antiquité, et les oeuvres d’art antiques qui s’en inspiraient, dont la sculpture nous a conservé des exemples. Entre l’antiquité et la renaissance il y a eu, il y aura encore au XVII°, les
angelots des scènes religieuses, qui sont frères des amours aux petites ailes.
Ces bambins m’agacent, semblent toujours superflus. Ce n’est pas faute de vouer à la petite enfance une affection, une émotion, une présence éperdues parfois ! Mais les bambins de l’art occidental me semblent justement manquer de ce qui fascine chez les enfants : cette formidable indépendance -que les adultes ne cessent de vouloir réduire. Les Putti ne vivent pas « pour soi ». Ils sont entre les pattes des adultes, ils les singent, ils parasitent leur activité. Leurs mines et leurs poses n’atteignent que par accident, dirait-on, au charme des vrais petits enfants, comme le pas d’une danseuse classique ne rencontre que par surprise la mesure de l’orchestre - et l’on fait ha !.. Car leurs mines et leurs poses sont prédéfinies par l’essence ludique qu’on leur a assignée. Ils sont les Amours, les Ris, les Jeux, et doivent le prouver sans cesse, ils n’ont rien d’autre à faire. La gamme de cette joyeuseté ou futilité est nécessairement assez courte. Ou bien ils miment les protagonistes adultes, et du coup ne nous intéressent pas plus qu’un enfant libre qui se mettrait soudain à faire le singe savant.
Certains peintres ont poussé si loin cette désappropriation de l’enfance, qu’ils n’ont fait des scènes de foules avec seulement des bambins : combat de petits amours, enterrement d’Eros par des petits endeuillés cul nu...
Ma foi l’enfance n’avait pas encore été inventée. Il nous faut faire abstraction de notre goût pour elle, et regarder le fait pictural sans émoi. L’omniprésence des putti, mêlés indiscrètement aux coïts des dieux, complices de leurs beuveries, courant dans leurs triomphes en levant la jambe comme les Grâces et les Nymphes et les Bacchantes, ce ces putti dont chacun est implicitement destiné à être, un jour ou l’autre, le Petit Enfant Amour; tout cet anacréontisme généralisé dont nous ne savons que faire, on peut les justifier en peinture par deux ordres de considération.
1. C’est bien vrai que les mômes sont tout le temps entre les pattes des grandes personnes. C’est vrai aussi qu’il est bien agréable de les peindre. Les artistes, dès lors qu’ils furent sortis de la maladresse ancienne, quand ils surent tout peindre, ne se sont pas privés de ces objets après tout aussi délectables que les beaux tissus, les fleurs, les femmes nues... Etait venu un moment où le petit Jésus, le petit Saint Jean, ça ne suffisait plus.
Certes, ils ne vont pas jusqu’à observer les gestes et les us et tout ce qui singulariserait l’espèce enfantine. Au moins peignaient-ils leurs corps, et de mieux en mieux.
2. La présence et l’activité des putti dans les scènes d’adultes ne sont guère réalistes. Lesdits putti tiennent donc une fonction que l’on appellera globalement symbolique. A en juger par leur nombre, celle-ci doit être de première importance. Quelle est-elle ? Les enfants sont-ils là pour innocenter les jeux adultes ? pour naturaliser la geste des dieux ?..
Quelques tableaux de Poussin
Examinons l’Enfance de Bacchus, que Nicolas peignit vers 1624, et qui est au Louvre. Au centre, un putto qui est Bacchus enfant. C’est à dire l’Enfant Divin par excellence avant que ne parût Jésus. Il apprend à boire, aux mains diligentes du Satyre et de Silène, et sous la houlette d’une déesse qui préside, assise, le sein nu, avec autant de sérieux que s’il s’agissait d’un baptême.
Près de lui, au premier plan, Vénus dort, mise à nu par l’excès de chaleur interne, ou par l’apaisement orgastique. Car Vénus va de pair avec Bacchus, l’amour avec le vin, selon l’adage connu aux temps de culture antique : sine Bacco friget Venus, sans Bacchus Vénus est froide -et par voie de conséquence : cum Bacco calet Venus.
Or un putto blond (à la différence du petit Bacchus, qui est brun) couronné de fleurs, peut-être une fillette, un bébé-ménade, redouble par son sommeil le sommeil de Vénus. Mais il le fait dans le geste enfantin de reposer sa joue sur le ventre de la femme adulte, comme s’il s’agissait d’une mère. Pourtant celle-ci dort renversée, étalée, les cuisses relevées, affirmant en premier plan le droit à l’impudicité.
Au bord gauche du tableau, deux putti debout -l’un semble une fillette- s’embrassent joue contre joue, comme un couple qui danse avec abandon le slow. Celui des deux qui semble un garçon a la chemise troussée, il est prêt à l’emploi.
On peut étudier de la même façon la grande Bacchanale (à la joueuse de guitare) de 1628, également au Louvre. Il y a un enfant qui joue à se mettre un masque pour effrayer une fillette, ou la séduire... Ces enfants sont associés à une scène adulte qui est groupée au centre dans une splendeur ascensionnelle, culminant dans la joie du Bacchus bleu qui verse et qui danse. Une véritable profession de foi dionysiaque - qu’il serait intéressant d’opposer à la profession de foi apollinienne, orphique, d’Eurydice piquée par un serpent. Il y a du reste deuyx personnages qui offrent une ressemblance avec les auditeurs d’Orphée dans ce dernier tableau.
Le Triomphe de Flore (1628, Louvre), pour quinze adultes escortant la déesse Flore, met dix putti ailés, des amours donc. Le tableau n’offre que des figures d’une exceptionnelle beauté, il nous faut regarder ces enfants de plus près.
Les deux qui tirent le char fleuri sont plus âgés, sept ou huit ans. Très beaux. L’âge où le corps de l’enfant s’est dénoué. Tous en pleine activité, participant totalement à la fête, ils ne sont pas parasites, mais associés. Les adultes, du reste, ne se croient pas tous obligés de lever la jambe en cadence. Au premier plan, sublime, il y a une jeune femme en rouge, agenouillée, qui cueille des petites fleurs dans l’herbe, et un couple d’amants au repos qui n’a pas la force de se lever et regarde le défilé, et l’honore.
Dans une Bacchanale de Titien, peintre dont l'érotisme a fortement influencé Poussin dans sa
jeunesse, un enfant retroussant sa chemise pisse, face à nous, bien en vue. C’est la contagion de la sexualité ambiante qui agit, bien sûr. Si le peintre l’exhibe dans cette activité, ce
n’est pas au nom de la réalité,seulement, parce que les adultes tolèrent ces choses-là des tout-petits. Il ne se gêne pas davantage pour nous présenter une femme comblée, des couples en chaleur,
l’ivrognerie et l’ivresse.
Bref, l’enfant n’est pas là pour faire descendre l’immoralité d’un cran. Par son innocence naturelle. Ces prétendus innocents sont au contraire annexés au monde des plaisirs et des pulsions que, d’habitude, les adultes se réservent jalousement, et que nos législateurs ordonnent encore de cacher aux regards enfantins. A leurs yeux, Poussin ne serait pas seulement porno, mais détourneur de mineurs...
Et certes, cela a bien quelque chose à voir avec l’ancienne façon (avant l’invention de l’enfance), qui réduisait volontiers l’enfant à être un adulte en miniature.
Et certes cette complicité des enfants, leur complaisance, nie l’idée (moderne) d’innocence enfantine. Ou s’ils sont innocents, leur complicité ôte le péché des actes adultes... Que veut dire innocent ? N’est-ce pas simplement que l’enfant n’ayant pas le sexe en état de fonctionnement, tout ce qu’il fait avec est ludique, candide, et que ne pouvant connaître la sexualité il ne pense pas à mal -et les grands de s’attendrir d’une voix rauque sur leur vert paradis d’amours enfantines... Ces idées-là, pour répandues qu’elles soient encore de nos jours, sont un mélange de culpabilité dite judéo-chrétienne et d’ignorance disons préfreudienne au sujet de la sexualité enfantine.
Ce que je vois dans les fêtes païennes de Poussin, c’est que les enfants y accomplissent non pas la déculpabilisation, mais la naturalisation du désir, du vin, de la danse, de la volupté, du sommeil, de toutes les joies du corps -et chez d’autres, de la mort même.
Est-ce que la flèche d’amour perd de son importance, de son tragique, quand elle est maniée comme un jouet par un bambin ? L’enfant aussi est cruel. Il l’est peut-être naturellement.
En tous cas, comme l’écrivait Montaigne, « les jeux des enfants ne sont pas jeux, mais leurs plus sérieuses occupations ».
Nous voilà peu à peu parvenus, bien loin de la première impression de « mômeries », à une sorte de justification de la présence enfantine parmi les faits et gestes des adultes, des dieux. Les enfants, pourquoi les exclure de ce qui est important ?
A notre monde, ses langueurs, ses soubresauts, sa beauté, ils apportent la complétude. Non pas par la grâce de leur grâce, par leur petitesse exquise et le modèle réduit. Ils rappellent que l’être humain total, c’est l’Homme-Femme-Enfant -voir à ce sujet Groddeck.
L’enfance convoquée soit aux Mystères du christianisme, soit aux fêtes de la Vie, à ses mystères festifs, porte ceux-ci et ceux-là à complétude.
Peut-être faut-il pourtant, après tout, faire la part de la crétinisation ? c’est à dire de cette façon qu’ont les peintres d’emprunter tel quel un vieux lieu-commun de la poséie. L’iconographie, comme le char du soleil et autres balivernes, peut être utilisée crétine. Tel ce Nil redondant sous forme de statue de Fleuve, près du vrai Nil où flotte l’enfant Moïse... Or le tableau est d’une beauté si sublime, que nous ne pouvons en rester là.
Quand j’ai eu assez longtemps oublié et retrouvé Poussin, arpenté les salles du Grand Palais et du Louvre etc., j’ai su que les choses se passent dans le sens inverse. Tout devient, sous la main souveraine de cet immense peintre, tout devient sublime, ou s’inscrit dans la nécessité du sublime. Tout, même ce qui est voué à rester crétin. Aussi l’aurige deu char solaire, avec cette capote dorée au-dessus du char qui est un zodiaque acheté au bazar, l’aurige de citation obligée, ce conducteur-soeil qui fait que le jour recommence... regardons-le bien : il a le geste démiurgique du Christ Juge que Michel-Ange planta au mur de la Sixtine.
Et montrer ce Nil-dieu (à barbe, à cruche, pour que tous les potaches qui ont appris le latin et le grac sachent que c’est un Fleuve), (et du reste comme redoublé, par surcroît, en un sphinx de pierre, de sorte que le rébus barbe-cruche + sphinx donne : fleuve d’Egypte), montrer ce Nil-dieu à côté de ce que nous prenons tous pour le vrai fleuve, qu’est-ce, sinon convoquer, à cet épisode qui fit basculer l’Histoire en sauvant le futur fondateur de la religion, autre chose qu’un cours d’eau noyeur et porteur. C’est dire que le Nil, d’avoir reçu et et sauvé ce bébé dans son « moïse », est devenu un partenaire de l’Histoire Sainte -ce que n’est pas, tout de même, le lac derrière Eurydice.
Il faut lire les Métamorphoses d’Ovide pour trouver ces fleuves qui sont en même temps des pères comme Inachos, des amants furieux comme Achéloos... Rejoindre d’intention, à travers la figurine conventionnelle, qui devient un rappel emblématique du Tout est plein d’âme, un panthéisme que nous n’avons que trop perdu. Heureusement il y eut Victor Hugo, et notre Giono plus encore. Des courants d’eau aux muscles du paysan, des bras veineux aux branches, du muscle et de la branche au sexe turgescent, grande unité, continuité des puissances naturelles. Et le cerf lâché dans les bois (per nemora et saltus), la graîne de blé ou de narcisse jetée sans compter, la chair du lièvre rôti qui nourrit le désir, le vin qui fait tambouriner les coeurs, la famme dont le corsage éclate dans l’impudeur revendiquée, la femme qui va passer l’angoisse de sa chair affolée en cinglant à mort sa jument. Comme le premier Poussin, Giono n’a pas besoin de mettre Jésus devant Que ma joie demeure.
[1] voir les Saints Innocents de Guido Reni, 1610, Pinacothèque de Bologne. Tout en bas, sous les mères convulsives ou éplorées, il y a deux petits cadavres potelés. Ils ont roulé l’un contre l’autre et dorment abandonnés (n’était ce sang !) Tout en haut, deux autres, leurs semblables, au Ciel, devenus angelots, commencent la distribution des Palmes aux petits martyrs. Ils en tiennent de grosses gerbes, pour ne pas manquer. « Deux petits cadavres gris qui jouissent déjà, hissés sur les flocons de deux petits anges, de la paix du ciel, de l’indifférence, de l’oubli de la vie... » écrit C.Garboli (L’Opera completa de G.R., 1971).
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